Marie-Christine Blandin

Sénatrice du Nord – Groupe écologiste

Économie circulaire : un gisement de matières premières et d’emplois

« Économie circulaire : un gisement de matières premières et d’emplois », c’est le titre du débat en hémicycle du mardi 21 février 2017,  organisé à la demande du groupe écologiste.
Marie-Christine Blandin est intervenue à l’ouverture du débat pour en poser les termes tandis que Jean Desessard a pris la parole au nom du groupe écologiste dans le temps réservé à l’expression des groupes (voir ICI son intervention).

C’est Barbara Pompili, secrétaire d’Etat en charge de la biodiversité, qui a répondu aux sénateurs au nom du Gouvernement.

 

Voici l’intervention de Marie-Christine Blandin :

Economie_circulaire_Marie_Blandin_21_2_2017 par EcoloSenat

Madame la Présidente,
Madame la Ministre,
Chers collègues,

Débattre de l’économie circulaire est effectivement une initiative du groupe écologiste, à la suite de la mission commune d’information sur « l’inventaire et le devenir des composants des téléphones portables ».
J’en étais rapporteure, et je veux ici remercier le président Jean-François Longeot et les membres participants pour leur vote unanime, et l’ambiance studieuse et conviviale de nos travaux.

Il faut dire que ce « tout petit » sujet nous révéla de grandes lacunes dans la prise en compte des enjeux associés à la quarantaine de composants précieux, pour certains toxiques, et pour quelques uns nommés « minerais de sang » par les ONG, issus d’exploitations en zone de conflit, aux dépens des droits humains.

Nos auditions et sorties ont révélé un devenir des téléphones obsolètes laissé au hasard des tiroirs des particuliers, au vrac des DEEE (déchets électriques et électroniques), à la timide reprise par les opérateurs et vendeurs, suivie d’irresponsables ventes aux enchères descendantes de grands sacs mélangeant le réparable et le jetable, ce qui est très commode pour faire franchir illicitement aux frontières les déchets.

Nous avons visité dans les Deux Sèvres les « Ateliers du bocage », partenaires d’Emmaüs, qui diagnostiquent, vident de leurs données, évaluent et réparent, revendent ce qui est fonctionnel, envoient aux fonderies spécialisées le reste, matière recyclable. Et nous avons visité une des ces grandes entreprises industrielles, d’où sortent des lingots : mais ce n’est pas sur les restes de Métaleurop, pas non plus à Florange, c’est près d’Anvers…
Ici, l’engagement des investisseurs, de l’Etat, des éco-organismes, reste bien insuffisant pour financer les nécessaires recherches-développement pour construire des filières industrielles durables, comme l’hydro-métallurgie.

Pourtant les faits sont là (écoutez bien les chiffres) :

  • Il y a 100 millions de téléphones usagés dans les tiroirs en France, on en remet chaque année 24 millions sur le marché.
  • Avec trois millions de téléphones en recyclage, on crée 120 emplois
  • Il y a 200 grammes d’or dans une tonne de cartes téléphoniques… et seulement 2 grammes dans la tonne exploitable d’une mine d’or de haut rendement

C’est pourquoi notre mission appelle de ses vœux une véritable stratégie des ministères de l’écologie, de l’industrie, et de la consommation, qui créera des emplois de réparation, des emplois industriels, et récupérera ces métaux précieux.
Les leviers sont en revanche faibles sur des fabricants qui s’ingénient à rendre non réparables les téléphones : la sanction – passer de 1 centime à 2 centimes leur éco-contribution en cas de non conformité – les fait bien rire… Entre stimulation exacerbée à l’achat du dernier modèle, et injonction à « mettre à jour » son smartphone, le consommateur dépense beaucoup, encrasse lui-même sa mémoire, et devient perméable aux publicités de renouvellement, malgré les conseils avisés des Amis de la Terre, ou de Halte à l’Obsolescence Programmée.

Plus généralement, détruire des morceaux de planète à la recherche de matière, la transformer en jetant les trois quarts, et accumuler les déchets toxiques (ou les jeter à la mer) fut une pratique banale, adossée aux intérêts extractifs, et au laisser faire des rejets.

Et nous n’avons pas renoncé à ces pratiques suicidaires :
La raréfaction des ressources, les volumes de déchets, notre dépendance vis-à-vis des pays producteurs, ont renchéri les approvisionnements et impacté le niveau de robustesse de notre développement.
Le rapport 2013 de l’OIT sur les emplois verts souligne que les coûts économiques liés aux pollutions, à l’épuisement des ressources, ou encore à l’érosion de la biodiversité se traduisent en pertes d’emplois.

Alors, pourquoi persistons-nous ?

  • Ces explorations et exploitations sont soutenues économiquement par le renchérissement des énergies et des matériaux.
  • Cette course aux ressources naturelles est également soutenue par le manque d’enthousiasme politique à s’engager réellement dans la transition écologique, qui nécessite une forte mobilisation de gisements de courage et de fermeté face aux lobbys bien enracinés.
  • Cette « politique », cette course, coûteuse pour l’intérêt général, l’environnement, la santé, le climat, l’emploi, est extrêmement rentable à court terme pour les actionnaires de certaines entreprises.
  • Enfin l’extractivisme en marche est dopé par l’exploration de nouveaux territoires, terrestres ou marins rendus accessibles par le dérèglement climatique, ou grâce aux progrès technologiques qui permettent d’aller plus loin, plus profond. Nous n’avons pas définitivement réglé le sort des gaz de schiste et de houille, que déjà certains ont les yeux doux pour les hydrates de méthane !

Cependant on commence à parler « d’économie circulaire », de celle qui récupère les déchets des uns comme matière première des autres.
Celle qui tente une symbiose avec les écosystèmes, celle qui s’adosse à un système économique et industriel sobre en carbone et en ressources naturelles – pas ou peu renouvelables – fondée sur l’écoconception, et l’analyse du cycle de vie.
A travers l’économie et l’optimisation des ressources, à travers le réemploi et le recyclage, la durabilité des produits, c’est bien sûr la préservation des services écosystémiques (stockage carbone, énergies nouvelles, épuration de l’air et de l’eau…), mais c’est aussi la réduction de notre dépendance géopolitique et la préservation de gisements stratégiques, c’est la baisse des coûts de réparation, la réduction des charges pour les entreprises et les collectivités, la (re)localisation et la création d’emplois que nous favoriserons…

L’économie circulaire emploie déjà près de 600 000 personnes en France.
Une réduction substantielle de notre consommation en ressources naturelles permettrait d’en créer 200 000 à 400 000 supplémentaires selon la Commission Européenne.

Les écologistes ne confondent pas l’économie de la sobriété heureuse avec le toilettage d’un modèle économique classique qui se contenterait d’adosser le recyclage à un modèle de consommation effrénée avec l’obsolescence programmée.

L’écoconception, le choix du durable plutôt que du jetable, le choix du recyclable plutôt que de l’extraction sont des choix politiques.

Les constats de la mission sur les téléphones, comme les atermoiements autour de la mise à jour du Code minier (qui est passée à l’assemblée mais pas chez nous), sont deux exemples parmi ceux qui illustrent les difficultés qu’a la France à se saisir stratégiquement de ce contexte de raréfaction des ressources.

Et ce que notre modeste travail a laissé voir, est un tout petit exemple de ce que nous avons à entreprendre pour gérer autrement la matière que nous transformons.

L’économie circulaire, garante d’emploi durable, de bonne gestion des ressources et des écosystèmes que nous ne bouleverserons pas, peut aussi contribuer à la lutte contre la délinquance organisée et la mafia, très liée aux trafics de déchets.
Le rapport d’Interpol est sans appel : seulement 35% des DEEE vont dans des filières légales. Traiter une tonne de déchets coûte 10 euros en Roumanie, 100 euros en Italie.

  • Comment s’étonner alors de l’immonde décharge de Glina près de Bucarest et des liens sulfureux sur lesquels enquête le procureur antimafia de Naples ? La corruption voisine toujours la mafia des déchets.
  • Comment ne pas comprendre pourquoi l’émission d’investigation Publicus, sur la décharge « Sharra » de Tirana, a été déprogrammée en Albanie ? En octobre la population albanaise descendait dans la rue contre la loi d’importation des déchets. Là aussi finissent vos téléphones.
  • Et il serait injuste de ne citer que les autres quand éclatait à Dunkerque en 2005 le scandale des déchets naphtalinés hautement cancérigènes d’Arcelor, ré étiquetés par l’entreprise qui devait les traiter, en prétendu carburant, puis exportés, en encaissant la TIPP.

En conclusion je tiens donc à rappeler que l’économie circulaire n’est pas seulement la gestion des recyclables. Le recyclage n’est que l’ultime maillon de la chaîne : économiser, éco-concevoir, réparer, réutiliser, puis recycler
Cette chaîne doit elle aussi se garder du travestissement en green washing.
Mais, si elle est transparente et bien pensée, éthique et de bon sens, elle préserve notre milieu de vie, elle génère des emplois et de l’innovation, elle contribue à la démocratie, en tarissant le carburant des filières illicites, et les corruptions qui les accompagnent.
Green washing, chers amis, je ne l’ai pas dit en français puisque c’est une malversation, donc ce n’est pas français 😉

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Et voici l’intervention de Jean Desessard au nom du groupe écologiste :


Economie_circulaire_Jean_Desessard_21_2_2017 par EcoloSenat

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L’intégralité des débats peut être visionnée sur le site du sénat, et notamment la réponse ministérielle ICI. Barbara Pompili s’est longuement étendue sur les apports de la loi de transition énergétique pour la croissance verte en matière d’économie circulaire, et a eu cette phrase déconcertante : « il est surprenant, effectivement, que l’on nous demande d’ouvrir de nouvelles mines d’or en Guyane alors que les cartes téléphoniques, les téléphones portables dans nos poubelles, qui dorment dans nos placards, en contiennent de très grandes quantité« …  Il est intéressant de voir que l’autorisation donnée par Macron n’a pas fait l’objet d’une information de ses collègues !
Barbara Pompili a également annoncé une séries de mesures à venir, dans le sillage du rapport sénatorial sur le devenir des téléphones usagés.